Quand l’aide est réduite : ce que la recherche nous apprend — et ce que cela signifie pour la Suisse

Plusieurs nouvelles études permettent de chiffrer concrètement le coût des réductions de l’APD. Une grande étude publiée dans le Lancet estime des millions de décès supplémentaires dans les scénarios de désengagement actuels. De nouvelles recherches sur les conflits établissent un lien direct entre la suspension de l’USAID et la montée des violences en Afrique. Ces deux constats sont pertinents pour la Suisse, dont la coopération au développement est concentrée dans le domaine de la santé et dans des états fragiles touchés par les conflits. Ces éléments plaident fermement pour la préservation de ces moyens.
L’aide publique au développement est soumise à des pressions croissantes. Au sein de l’OCDE, l’APD devrait diminuer jusqu’à 17 % en 2025 seulement — après un recul de 9 % en 2024 —, et de nouvelles réductions sont attendues en 2026. Un ensemble de nouvelles études permet d’évaluer les enjeux. Ce billet résume les données émergentes sur les conséquences sanitaires et sécuritaires des réductions de l’aide, et en tire les implications pour la coopération au développement suisse.
L’APD sauve des vies — et nous pouvons désormais en mesurer le nombre
Une étude majeure publiée dans The Lancet Global Health en février 2026 par Rasella et al. constitue l’évaluation la plus complète à ce jour de l’impact de l’APD sur la santé. S’appuyant sur des données longitudinales issues de 93 pays à revenu faible ou intermédiaire pour la période 2002–2021, l’étude montre qu’un niveau élevé d’APD par habitant était associé à une réduction de 23 % de la mortalité toutes causes confondues et de 39 % de la mortalité infantile. Les effets les plus importants concernent le VIH/sida (70 %), le paludisme (56 %), les maladies tropicales négligées (54 %) et la malnutrition (56 %) — des gains qui, sur deux décennies et dans des dizaines de pays, représentent des dizaines de millions de vies.
La même étude formule ensuite des projections. Dans un scénario de désengagement massif — où l’APD tomberait à des niveaux minimaux dès 2026 —, les modèles estiment 22,6 millions de décès supplémentaires d’ici 2030, dont 5,4 millions d’enfants de moins de cinq ans. Même une poursuite modérée des tendances actuelles implique 9,4 millions de décès supplémentaires sur la même période. Ces projections reposent sur vingt ans de données rétrospectives et, si elles comportent inévitablement des incertitudes, la direction de l’effet ne fait pas sérieusement débat.
Le retrait de l’aide alimentent les conflits
Tan, Amarasinghe et Ubilava (2026) exploitent la suspension abrupte des financements de l’USAID en janvier 2025 comme expérience naturelle, en comparant l’évolution des conflits dans les pays africains fortement dépendants de l’aide avec ceux moins exposés. Ils observent une hausse de 12 % des conflits armés entre groupes organisés dans les mois suivant la suspension, ainsi qu’une augmentation différée de 10 à 14 % des violences commises par des milices contre des civils. Une analyse ultérieure du CGD par Lee Crawfurd a étendu le jeu de données jusqu’à fin 2025 et abouti à des résultats convergents, estimant à environ 1’000 le nombre de décès liés aux conflits imputables aux réductions sur l’année. Dans les deux analyses, les effets se concentrent dans les pays à faible capacité étatique, précisément les contextes où la coopération suisse au développement est la plus active.
Ces résultats s’inscrivent dans le consensus scientifique plus large synthétisé dans un policy brief de l’IDOS de 2026 signé Fiedler et al., qui conclut que les réductions abruptes de l’aide sont démonstrées comme étant génératrices de conflits. Le mécanisme est bien compris : le retrait de l’aide affaiblit les états face aux groupes armés, réduit le coût d’opportunité de les rejoindre et fait s’effondrer les arrangements informels qui maintenaient les conflits sous contrôle.
Ce que cela signifie pour la Suisse
La Suisse figure parmi les bailleurs qui ont annoncé des réductions. Les études ci-dessus offrent aux décideurs quelque chose de rare : des chiffres concrets et méthodologiquement solides sur ce que coûtent réellement ces coupes. L’étude du Lancet repose sur 20 ans de données couvrant 93 pays ; les résultats sur les conflits s’appuient sur une expérience naturelle avec une stratégie d’identification rigoureuse. Les deux plaident contre des réductions de l’APD — en particulier là où la base de données probantes est aussi solide que dans les études examinées ici.
Un récent rapport de l’Institut de Kiel sur la coopération au développement fondée sur l’intérêt mutuel renforce encore l’argumentation. Sa thèse : l’aide maintient un soutien politique durable lorsqu’elle génère des bénéfices des deux côtés — pour les populations bénéficiaires comme pour les sociétés donatrices. Examinés à cette aune, les dépenses en santé ainsi qu’en paix et gouvernance résistent bien au test. L’APD santé réduit les risques de débordement pandémique qui touchent directement la Suisse, consolide la stabilité économique dans les marchés partenaires et crée un environnement dans lequel les investissements de l’industrie pharmaceutique et de santé suisse peuvent générer des rendements. Les dépenses en faveur de la paix et de la gouvernance dans les états fragiles réduisent les flux migratoires forcés et les crises humanitaires que les pays donateurs finissent de toute façon par absorber à un coût bien plus élevé une fois la violence installée, et contribuent à la stabilité régionale dont dépendent les intérêts commerciaux et sécuritaires de la Suisse. Les réductions dans ces domaines diffèrent les coûts, elles ne les éliminent pas.
La santé figure comme nouveau domaine prioritaire dans la Stratégie CI 2025–2028, et la paix et la gouvernance sont des priorités de longue date de la Suisse. Les résultats présentés ici illustrent ce que l’APD, bien orientée, peut accomplir — en vies sauvegardées, en stabilité préservée et en retombées qui profitent aux pays donateurs autant qu’aux pays bénéficiaires. C’est une base solide pour défendre le budget.